This site hosted by Free.ProHosting.com
Google


La



Chronique de David Gagnon


14 février 2001

Le Clone est triste…


Archives personnelles


Ça a commencé par des moutons. Les moutons, c'est bien pratique: ça se ressemble déjà avant d'être cloné. Et puis, ça bêle à l'unisson. L'homme, lui, est plutôt du style a hurlé avec les loups... Après s'être proclamé animal supérieur, il reconnaît qu'il est fait pour vivre en groupe, mais il n'hésite pas une seconde à sacrifier son l'instinct grégaire. Il en devient injuste avec les moutons. L'homme ne pense le mouton que par le troupeau: alors, Dolly ne le dérange pas puisque, précisément, elle a la même tête que ses congénères. Qu'elle soit "identique" à l'un d'eux n'a aucune importance: chacun ressemble à tout le monde. Avec Dolly, le visage du clonage reste serein. D'ailleurs, la célébrité ne lui a pas tourné la tête: elle c'est pliée au jeux des photographes et s'est contentée, au cours de ses interviews, d'émettre le monosyllabe favori de son espèce. Dolly est, avant tout, rassurante.

Si elle était un jeune humain, on serait glacé d'effroi! Du moins, à en croire certains gardiens jaloux du caractère divin de la nature humaine. Ne leur jetons pas la pierre: pour eux, notre misère est notre salut. Je ne sais pourquoi j'existe, sinon pour mourir. Il faut bien que tout cela ait un sens, il faut bien qu'après la mort... Oui, je parie que je suis la créature d'un créateur. Tout-puissant, il a tout créé. Mais moi, il m'a réservé un traitement de faveur: il m'a créé "à son image".

Dès lors, si je me fais cloneur, je crée - à mon image. Je me fais créateur. Ma créature sera le cloné du cloneur. Et si mon cloné clone, serai-je l'arrière-créateur d'une ribambelle de petites créatures? Auxquelles je demanderai, pour essayer de m'y retrouver: "Avez-vous un numéro de clone?" Parce que le nom n'y suffira plus: créées à mon image, elles me riront au nez! Elles n'auront même pas eu la décence d'attendre ma mort pour s'emparer de moi. De son côté, Dieu sera devenu un chômeur de longue durée, puisque sa créature créera à sa place. J'y pense: si j'ai eu des enfants avant d'avoir des clones, mes clones et mes enfants feront-ils bon ménage? Vous voyez d'ici un adolescent s'occupant du jeune clone de sa grand-mère? N'est-ce pas un peu plus complexe qu'Œdipe?


Archives personnelles


Du calme! Ces spectacles navrants n'auront sans doute pas lieu. Croire que mon clone sera ma copie conforme est une erreur. Penser qu'un "deuxième moi-même" est possible reviendrait à envisager que la vie autorise un deuxième essai, une sorte de session de rattrapage... du temps perdu, disons, du temps passé. C'est là le malentendu. L'illusion clonique. Même si les neurones sont les mêmes sous les crânes, de l'eau aura coulé sous les ponts. Entre mon clone et moi, il y aura du temps. Je n'aurai rien à lui "léguer", mais j'aurai des tas de choses à lui faire découvrir. Lui-même ne cessera de me déconcerter: il promènera sur le monde mon regard avec un œil neuf.


Merci à InfiniT.com et à Éric Godin


Archives personnelles

A la seule idée de clonage "humain", le vent de l'éthique se lève et souffle en rafales. Les mises en garde indignées rivalisent de véhémence. Pourquoi? Parce qu'on a peur. On s'épuise à imaginer une reproduction à l'identique qui entraînerait fatalement une dépossession de soi. Nous ne sommes pas encore préparés à admettre une négation radicale de notre unicité. Finalement, nous voulons protéger notre mort. Si notre mort ne sanctionne plus totalement notre vie, c'est notre vie qui part à la dérive, privée de son destin. En cette fin de siècle, nous sommes encore des animaux doués de raison. La première nourriture de la raison, c'est le sens. La raison est une chasseresse infatigable, mais angoissée: elle cherche du sens dans toute chose et il faut qu'elle le trouve, sinon l'individu va dé-raisonner. Nous restons dans l'espace du sens, sur le territoire de cette préoccupation. Nous ne pouvons pas encore concevoir un déroulement existentiel, une activité cérébrale où la question du sens ne se poserait pas. Voilà le nœud de notre angoisse: le clonage, si ça n'avait pas de sens?

Une dernière remarque: "clone" vient du génitif d'un mot grec, klön, qui veut dire "jeune pousse". Quoi de plus frais, de plus joli? On en a tiré: "clonage". Vous avouerez que c'est un mot peu engageant. Sa consonance évoque irrésistiblement de froides manipulations génétiques dans des laboratoires secrets peuplés de scientifiques aussi pervers qu'éminents... Imaginez une seconde qu'au lieu de "clonage", on ait choisi "clonerie"!.


Archives personnelles






 



retour