Chronique de Glandu19 avril 2001 Le degré Zéro de la conversation
Je dois l'avouer, j'aime beaucoup les transports en commun. Prendre l'autobus, et surtout le métro,
représente pour moi une activité à part entière. Je ne vais pas prendre le métro avec la seule intention de me
rendre du point A au point B. Je m'attends, à chaque fois, à pouvoir continuer, dans les transports en
commun, ma très longue étude commencée il y a déjà plusieurs années, de la nature humaine. Le métro est
particulièrement intéressant à ce niveau car les gens y sont généralement plus bavards, plus expressifs (dans
le métro, entre deux stations, alors qu'il n'y a aucun responsable pour veiller sur nous, on sent qu'il est
possible de tout faire. C'est l'anarchie d'un moment qui nous prend. Le jeune homme qui, entre deux stations,
peut allonger ses pieds et prendre deux bancs. Le ados, qui s'amusent à se bousculer. Ce couple, à ma
droite, qui s'embrasse à pleine gueule, jusqu'à ce que l'un des deux cède parce que les veines vont lui
éclater dans le visage (pour ne pas dire ailleurs). Cette fille, alors qu'il est tard le soir, qui répond au défi que
lui lancent ses copains de montrer ses seins à toute la communauté qui peuple le Wagon (ne criez pas à
l'exagération, je l'ai déjà vu).
Cette trop longue introduction ne sert qu'à vous montrer à quel point je peux apprécier les transports en commun (oui, bon, un peu petit peu pour les seins, mais pas seulement pour ça) mais surtout, je voulais illustrer à quel point je peux être voyeur dans le métro, j'épie, j'observe, je suis à l'affût de toute nouvelle donnée à entrer dans mon étude de la nature humaine. Vous aurez certainement l'occasion de lire souvent quelques rapports de mes observations publiques. Parfois je laisse voguer mon imagination, lorsque les passagers sont ennuyants, ce qui donne des résultats disons, pas racontables. Un jour, qui sait, si vous êtes gentils. Dernièrement, dans l'une de mes mauvaises journées (ces moments où personne, même pas moi-même, n'arrive à échapper à mes critiques acérées) j'écoutais deux filles, dans la vingtaine, parler de sujets divers. Voici relatée, de mémoire, cette conversation : - alors, à l'université? - Bof - Quoi? - Ça me fait chier un peu lUniversité. C'est comme si j'avais plein d'aut' affaires à penser. - Tu veux changer de branche? - Ben là, faudrait pas sti…ça fait déjà 3 fois que je change de branche - C'est quoi qu't'aime pas ? - Toute..j'hais les cours, c'est long pis les travaux…pas l'temps, pas envie. À ce stade ci, rien de bien nouveau. La conversation se poursuit mais puisqu'il n'y a rien d'intéressant à en tirer, je me replonge dans mon bouquin. Quelques stations plus loin, je porte de nouveau attention à ce que ces deux victimes de mon voyeurisme se racontent : - Pis….kes tu fais ces temps-ci? - Pas grand chose. Me suis tenu l'esprit pas mal occupé - C't'à dire? - Ben j'ai décidé de me faire faire des percings - Ou ça - Sur la rue Rachel - Non, j'veux dire où ça sur le corps - Ben, le nombril, le nez pi la lèvre. Et alors à ce moment, cette fille (la future percée) si peu loquace, se met à gesticuler et à parler sans arrêt. Bordel de merde, j'avais oublié mon enregistreuse chez-moi. Mais j'ai pu saisir au vol quelques bribes de son envolée lyrique : - ouais ben le percing ils font ça comme ça pis comme ça. S'ti que j'ai hâte. Ça fait un mois que je ne pense qu'à ça. JE lis des revues, je magasine les prix. Il n'y a que ça qui m'occupe l'esprit pour l'instant. Je me lève pi je pense à mes percings….je me couche pis j'y pense encore. J'te jure, mon chum était en crisse hier passke je pensais jusse à ça pis à rien d'autre. Passke j'étais dans lune tout l'temps. Heureusement, me voilà arrivé à Place-des Arts et je dois descendre. Heureusement car je sentais monter en moi de cette foutue arrogance qui me caractérise malheureusement si bien. Je sentais sur le bout de ma langue le petit commentaire méchant qui voulait sortir, cette petite flèche empoisonnée qui se serait plantée juste dans la lèvre de cette fille. Cette arrogance se serait probablement exprimée sous la forme d'un grand éclat de rire que je retenais depuis le tout début. C'est après, plus tard dans la journée, que j'ai réalisé que finalement, je ne trouvais pas ça drôle du tout. L'ironie et l'arrogance avaient cédé la place à un espèce de dégoût intérieur. Je me suis aperçu que cette fille n'était pas une fille mais elle représentait la majorité des filles, ou plutôt, la majorité des jeunes (filles et garçons compris). Oh et puis, que dis-je, cette fille représente la majorité de la population. Une telle conversation, ce n'est pas la première fois que j'en attrapais une au vol. Et c'est de ce constat qu'est née ma réflexion et mon inquiétude. Toute la journée, j'y ai repensé, comme une obsession soudaine et incontrôlable. Je racontais la scène à des amis, des collègues, en guise de plaisanterie, de bonne rigolade. Malgré tout, pas moyen de me sortir de l'esprit que cette conversation est une parmi des milliers d'autres. Je me suis demandé à partir de ce moment : mais qu'est-ce qui peut bien se passer aujourd'hui, pour que je puisse être témoin, dans le métro, d'une conversation aussi vide entre deux personnes. En fait, ce n'est pas la conversation que je condamne, mais plutôt le propos, l'intensité et la joie données à ce propos. " Ne parlons pas de l'Université veux-tu, ça m'emmerde au plus haut point…parlons plutôt de mes percings, voilà le seul moyen de me faire travailler l'esprit. ". N'est-il pas complètement malheureux de penser que cette fille, comme plusieurs autres, a décidé de réduire au niveau le plus bas ses espérances et ses rêves? La seule idée d'un bien matériel, non seulement la réjouit, mais suffit à lui occuper l'esprit des journées durant. Aujourd'hui, peut importe où on regarde, on ne voit que ça : des gens qui se réjouissent et n'espèrent rien de mieux que le superficiel. C'est la véritable emprise du matérialisme dans ce qu'il a de plus plat. Vouloir posséder un nouvel album de musique, un nouveau livre, voilà un matérialisme que je qualifierais de saint, quelque chose de plus profond qui, bien souvent, oblige l'âme à se surpasser, à atteindre une certaine transcendance. On parle de la musique qu'on aime, on la vit, on la ressent et elle évoque en nous des sensations diverses. Il y a une richesse certaine à discuter d'un simple livre, ou d'un album. Il y a le débat (j'ai détesté parce que…. Moi j'ai aimé parce que…) l'émerveillement. Mais cette fille, avec ses anneaux, ne m'est apparu émerveillée que pour…pas grand chose. Elle n'a plus rien à espérer de l'Université (oh combien il est emmerdant d'avoir à réfléchir), de l'amour et de quoique ce soit. Ses satisfactions, elle va les chercher ailleurs, dans quelque chose d'éphémère, de bas, d'inutile à la limite. Vous pourriez facilement me dire qu'à la limite, la musique est inutile, ainsi que les livres. Vous me forceriez alors à me lancer dans une longue tirade sur la nécessité de la musique et des livres par rapport l'inutilité des anneaux dans le pif, la lèvre, le nombril, le petite orteil, la paupière et j'en passe. En fait, la question n'est pas de se questionner à propos de la légitimité des anneaux. Je suis parti de ce seul exemple, mais j'aurais pu en prendre plusieurs. La question est de savoir à quel point la réflexion est valorisée aujourd'hui. Pourquoi pouvons-nous remarquer une tendance à faire de la conversation -- art premier qui domine toute forme de sociabilités -- le vide et plat rapport d'une quotidienneté sans but, sans critique, sans passion réelle et même, sans philosophie. J'enseigne la littérature au cégep et j'ai remarqué, à mes touts débuts dans ce milieu, qu'il était rarement question de sujets nous concernant vraiment. La littérauture? Koisséssa? Pour les vieux profs de cégep qu'on a ramassé au hasard vers la fin des années 70, alors qu'il y avait une pénurie ( " Tiens…ça c'est un livre, lis-le pis enseigne-le, pendant 25 ans "), la littérature est cet objet terne qu'ils doivent inlassablement enseigner à des jeunes qui s'en crissent. Il est donc impossible de pouvoir parler, avec plusieurs de mes collègues, de littérature, de philosophie, de critiquer la dernière réforme ou de parler de nos jeunes. Ce que j'entends autour de moi : téléromans, achats, magasinage, nouvelle téloche, enfants qui pleurent, enfants qui pissent, enfants qui sont enfants, mari qui pet au lit la nuit, mari qui ne fait pas la vaisselle, femme qui ne fait pas la vaisselle, bagnole brisée. Bref, tout est ramené à sa plus immédiate quotidienneté. Dans un département de littérature, au Cégep bordel!!!!!! Aujourd'hui, c'est mal de penser au-delà. C'est mal de folâtrer dans les jardins de l'abstrait. Et surtout, c'est mal de critiquer. " As-tu vu tel film ? " " ouais " " et alors??? " " bouai…ben…pô pire " " ah bon ". Elle n'est donc pas seule cette pauvrette avec ses anneaux dans la peau. Elle est la multitude de gens qui n'osent plus penser trop loin. Un livre, ça fait beaucoup trop réfléchir et ça occupe l'esprit. De toute façon, l'histoire finira bien par être transposée dans un film médiocre et pendant que je l'écouterai, j'aurai tout le loisir de penser à mon percing. Mettons les choses au clair : je ne tente pas ici de militer pour l'abolition de la conversation terre-à-terre. Elle est tout à fait nécessaire. Par contre, je suis effrayé à l'idée de voir cette forme de conversation, le premier degré, le degré zéro, remplacer l'autre forme, celle qui offre à l'esprit ses plus beaux présents. Lorsqu'on a fini de parler des choses de la vie courante, pourquoi ne pas passer à autre chose, et parler politique, parler relations humaines, réfléchir sur tout ce qui nous anime en tant qu'être individuel et acteur social. Parler de films, de musique et de livre. Parler de bouffe, de bonne bouffe, de l'art de la bouffe, de l'art de la conversation autour d'une bouffe. NE pas remplacer l'Université par le percing. Et même si on est pas à l'Université, il y a possibilité de réfléchir. L'Université offre une formation, des sujets de réflexions et les moyens pour y réfléchir, mais elle ne donne pas, ou plutôt de garantit pas la faculté de réfléchir. C'est en parlant de cette faculté, de la réflexion, que les anciens philosophes disaient qu'elle est l'une des seules qu'on arrivera jamais à enlever à l'homme. Ils se trompaient, et mon étude de la nature humaine dans les transports en commun est là pour le prouver. La publicité, la consommation, la culture du vide et le nivellement par le bas, voilà ce qui contribue à nous enlever cette belle faculté. Cessez de critiquer, nous dira-t-on, et apprenez à vous divertir. Pensez à vos percing plutôt qu'aux problèmes de ce monde, vous ne vous en porterez que mieux. Mais ce qui compte le plus de l'expérience d'étude que j'ai acquise cette journée-là, c'est qu'à la fin de ma journée, j'ai découvert une chose importante : moi non plus, je n'échappe pas à ce degré zéro de la réflexion. Car pendant toute ma journée, j'ai parlé de cette fille, j'en ai fait une anecdote amusante. ET toute la journée, j'y ai pensé. Toute la journée, j'ai occupé mon esprit avec ses filles et ses foutues boucles de nez. Jusqu'à maintenant, où je viens de perdre trois heures de mon temps pour écrire ce texte qui, à bien y penser, n'est rien d'autre qu'une longue réflexion sur….pas grand chose. J'ai encore perdu une occasion de me taire. Dès la semaine prochaine, votre cher Glandu part pour la France pendant trois semaines. Je vais laisser à Steve deux chroniques, les deux derniers volets de mon "Anthologie de la Destruction" (non non ,je ne l'ai pas abandonnée). La troisème semaine, pas de chronique. Dès mon retour, je me lancerai dans une série de textes (3 ou 4), que j'appellerai mes chroniques parisiennes. Dans ces textes, je vous livrerai mes impressions de voyage, mes impressions sur Paris, peut-être des comptes-rendus de spectacles. Bref, tout ce qui me passera par la tête. Glandu, envoyé spécial à Paris. À bientôt
|