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Chronique de Glandu


7 février 2001

La réalité télévisée : un show dangereux


merci à cbs.com




Je vous avais promis une chronique sur Bernard Landry, mais ce ne sera pas pour cette semaine. La politique québécoise m'ennuie. Bernard Landry n'a rien de très sexy, aucun sex-appeal et, par conséquent, rien de ce qu'il projette ne me donne envie de discourir à son sujet. Si on ajoute les insignifiantes bévues à propos du " chiffon " canadien, la manière ridicule avec laquelle nos maladroits médias anglophones ont traité l'événement et surtout, la réaction des patriotes de l'Ouest (oui, ceux-là même qui se prosternent devant leur " flag " adoré, vous aurez rapidement compris qu'une profonde désillusion m'a coupé tout envie de gaspiller mon temps à parler de politique canadienne. le spectacle qui se déroule sur la scène même des conflits québéco-canadiens se résume ainsi : " C'est toi qui a commencé!!!!! " " non c'est toi !!!!!". " Nahhhhhhhh…z'en veux pas de ses drapeaux !!!" ce à quoi répond l'autre pleurnichard : " nahhhhhhhhh, il veut pas de mes subventions!!! ".

Les reality shows : début et évolution


Bref, plutôt que de me mettre à pleurnicher aussi, je préfère changer de sujet. Parlons de ce nouveau phénomène télévisuel en pleine expansion : les " reality shows ". Le concept de base est très simple (pour ceux d'entre-vous, les rares génies, qui sont complètement déconnectés de la téloche…) : on tente de montrer au grand public rien de moins que sa véritable vie. À la base, tel était le concept. On filme la vie de tous les jours de façon à ce que chacun puisse se retrouver, s'identifier. Au Québec, le concept a débuté avec " Pignon sur rue ". Dans cette émission, on faisait cohabiter une bande de jeunes, les plus différents possibles (un punk, un skinhead, un étudiant en médecine, un travelo, une nymphomane, une poétesse et j'en passe). Ce mélange hétérogène devait, en un an, apprendre à s'homogénéiser. Environ 24 heures sur 24, une caméra les suivait histoire d'épier leurs gestes, dialogues, monologues, crises de bouderie, larmes et j'en passe. Je ne tenterai pas de vous convaincre qu'une telle émission fut le parangon de la médiocrité télévisuelle puisque ça va de soi. Au premier abord, ce concept, quoique ridicule, m'a toujours semblé inoffensif.

Sauf que depuis l'année dernière, on a assisté à une multiplication d'avatars de ce type d'émission où, désormais, les enjeux sont plus marqués et où le public a un rôle à jouer. C'est ainsi qu'est né " Big Brother ". Malgré que ce fut, du moins aux Etats-Unis, un flop monumental, l'émission a ouvert la voie à un ancrage plus que sûr de ces " reality shows ". Le concept de " Big Brother " se rapprochait de " Pignon sur rue " avec la différence majeure que le téléspectateur a une emprise sur le déroulement des événements. Les " acteurs " ne se contentent plus d'être là et de se faire filmer la tronche 24 heures sur 24. Ils doivent exceller, se démarquer, histoire de ne pas se faire éliminer par vote populaire. Le spectateur devient un espèce de sniper armé d'une télécommande et d'un téléphone.

Le titre " Big Brother ", pour ceux qui ne le savent pas, vient du livre de George Orwell : " 1984 ". Big Brother représente, dans une société futuriste (imaginée par Orwell en 1948), le gouvernement. Il n'est qu'un présence imaginée par les dirigeants, un être absolu, entièrement virtuel, qui détient le pouvoir. Partout, les publicités clament : " Big Brother vous regarde ". L'idée qui est reprise par le concept télévisuel est que, justement, quelqu'un surveille, quelqu'un épie et contrôle les moindres gestes. Le Big Brother serait le spectateur qui voit tout et qui a désormais droit d'existence sur les personnages. Ça donne une sentiment de toute-puissance. À partir de chez soi, on peut contrôler la destinée d'une poignée d'hommes et de femmes venus se prêter à l'expérience (et appâtés par un très gros prix attribué au gagnant). Malheureusement, comme dans 1984, l'illusion est complète et celui qui détient le pouvoir n'est pas forcément le spectateur.

Qui sont à blâmer?


Lorsqu'on réfléchit à l'existence de telles émissions, il y a deux façons d'aborder le problème : les spectateurs et les participants. Certains diront que ceux qui doivent être blâmés sont les participants. Ils n'ont pas tort. Il est plutôt symptomatique de constater à quel point des gens sont prêts à sacrifier leur propre vie, leur existence, leur bulle individuelle, simplement pour se voir apparaître sur un écran de télévision. Dans une émission déjà commencée, intitulée " temptation island ", des couples sur le point de se marier devront passer du temps sur une île, séparés, avec des célibataires de sexe opposé. Les spectateurs doivent former de nouveaux couples et le but est de savoir qui, dans le couple inital, fera acte d'adultère le premier. Il faut être taré pour participer à une telle expérience. Ça ne nous laisse que deux choix : soit l'émission sera truquée, soit les couples sont ouverts et excités à l'idée qu'ils iront s'envoyer en l'air, chacun de leur côté, pour les besoins d'une émission de télé, et dans une île en plus. Sinon, quel besoin peut avoir un individu pour qu'il accepte de se laisser filmer dans sa plus grande intimité. Tout y passe : les engueulades, peines d'amour, crises de nerfs, angoisse, désarroi, rage. Bref, on se dévoile entièrement, sans scénario. Famille, amis, collègues de travail, tous des gens à qui on a jamais accepté de se dévoiler peuvent enfin avoir la chance de nous connaître par le biais de la télé. Il y a quelque chose qui cloche. Qu'est-ce qui pousse ces gens à accepter tout ça? La réponse est simple : pour la même raison que les gens écoutent ces émissions : mettre un baume sur notre vie ennuyante et dénuée d'excitation.

Il ne faut pas pointer du doigt exclusivement les participants, mais aussi les spectateurs. En fait, ce sont les mêmes. Ceux qui s'écrasent devant la télé pour se nourrir de telles inerties sont les mêmes qui acceptent de servir de rats d'expérience pour les produire. Il est symptomatique de constater que de telles émissions obtiennent un si gros succès. Il est inconcevable de voir des gens qui s'assoient quelques heures, hebdomadairement, devant leur poste de télévision, pour se voir projeter la réalité, leur réalité. Où est le besoin d'évasion et d'instruction, que plusieurs recherchent (dont moi) à la télévision. J'aime y voir des reportages sur différents pays du monde, des reportages scientifiques, culturels. Ou alors, j'aime me détendre devant un film ou une émission humoristique. Pour oublier mes tracas quotidiens, je n'ai nul besoin de voir qu'on tente de me projeter…ma vie. Est-elle si ennuyante la vie pour que la majorité de la population trouve la détente et le réconfort devant de telles émissions? Après une époque (tout aussi horrifiante) où on montrait au petit peuple des émissions sur la vie des gens riches et célèbres, voilà qu'on tente de faire de la classe moyenne un sujet de richesse. On porte au niveau du rêve les aspirations et les petits travers de la vie de monsieur tout-le-monde. Le moins de transcendance possible, voilà ce dont a besoin le bon peuple. Et, ma foi, vous devez être plusieurs à aspirer à ces petits riens, car les cotes d'écoute sont phénoménales. En fait, un étrange phénomène se produit : les cotes d'écoute grimpent sans cesse mais la plupart des gens affirment ne pas écouter ces émissions. Il y a un étrange paradoxe. À moins que les compagnies de sondage inventent des cotes d'écoute…qui sait.

Les dangers de telles émissions


Pour en revenir à Big Brother, je mentionnais, plus tôt, que les spectateurs avaient ce rôle. Par contre, le tout est absolument illusoire. Sans jouer la carte de la paranoïa aiguë, il est tentant d'affirmer que Big Brother existe réellement, dans une forme tout à fait imagée. Le danger de telles émissions est qu'elles détruisent tout forme d'aspiration. La seule aspiration possible devient celle de participer à l'émission. On prend M. Gérard, bedonnant et sans talent et on lui offre la possibilité de devenir quelqu'un, seulement en étant lui-même. Un slogan qui revient souvent dans " 1984 " est : " la guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force ". L'ignorance…n'est-ce pas ce que cultivent ces émissions? Un autre livre de science-fiction reprend un peu le concept de " 1984 ", il s'agit de " Fahrenheit 451 " de Ray Bradbury. l'exemple y est encore plus similaire à celle des " reality show " : dans un monde où on a éliminé tous les livres en circulation (et interdit leur lecture), on tente de fonder l'ignorance des gens sur la notion de plaisir et de divertissement. D'immenses écrans de télévision sont disposés dans les salons (ils remplacent les murs) et on y projette un paquet de trucs tous plus insipides les uns que les autres : un clown, la possibilité pour les gens d'une famille de se voir et de s'observer, des poursuites " live " de criminels. Bref, tout ce qui éloigne l'humain d'une certaine transcendance. C'est le terre-à-terre dans ce qu'il a de plus bas, celui qui conduit à l'ignorance.

Il me semble que les reality shows se rapprochent dangereusement de ce concept. À quoi bon lire un bouquin ou regarder une émission culturelle à Télé-Québec alors qu'on peut tout simplement ranger son cerveau au tiroir et se faire endormir par son propre reflet. Stendhal disait que le roman est " un miroir que l'on promène le long d'une route ". Heureusement, nous savons que le roman réaliste a échoué des buts qu'il se fixait, puisque les écrivains ont été incapables de représenter fidèlement la réalité, pour la seule raison qu'ils n'ont jamais pu s'empêcher de mettre des jugements et des réflexions dans leurs écrits. Les reality shows arrivent très bien à le faire. Plusieurs ont dit avoir connu quelques frissons de frayeur lorsqu'ils ont vu le " Truman Show ". En effet, c'était effrayant. Malheureusement, parmi tous ceux qui se sont insurgé, il y en a qui écoutent, encouragent et engraissent les " Survivor ", " Big Brother " et autres merdes télévisuelles. Qu'est-ce que nous apprend le film, outre le fait que les compagnies de diffusion peuvent être dégueulasses? Il nous apprend que les vrais coupables sont les spectateurs qui, au courant qu'on a inventé un homme dans le but de le filmer, ont continué à faire grimper les cotes d'écoute et à maintenir en vie le projet. Dans la réalité, c'est encore pire. Non seulement les gens engraissent les émissions, mais en plus ils se dévorent entre eux, dans le seul but de devenir eux-mêmes des Truman.




 



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