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Chronique de Glandu


6 juin 2001

CARNETS DE VOYAGE I
" le départ, le voyage, la solitude "



merci à ct.jtwn.k12.pa.us




Comme je vous l'avais promis, je débute ici la première d'une série de chroniques de voyage. De type introductive, ce sera une chronique plutôt personnelle, quelque chose qui sort de l'intérieur, le reflet de l'âme de celui pour qui le voyage est une chose essentielle. Si je ne voyage pas, je meurs tranquillement, je me laisse dériver dans quelques séances intenses d'un spleen qui m'est habituellement fatal, où je me livre tout entier à une nostalgie qui, bien que je la désire, me laisse un goût amer à la bouche.

Avez-vous déjà ressenti cette incroyable fébrilité lorsque, quelques jours avant le départ, vous vivez ces moments de pure cacophonie où vous devez penser à tout. Il s'agit de ne rien oublier, de ne pas égarer passeport et billet d'avion et surtout, de ne pas se casser bêtement la jambe, ce qui pourrait vous empêcher de partir. Les pensées se bousculent comme autant de délices. Tout est relégué aux oubliettes; il ne reste que l'incroyable sentiment de joie à l'idée qu'on va quitter ce quotidien maudit qui nous emprisonne et nous fait voir la vie de plus en plus fade. On échange quelques courriels avec les amis qu'on va retrouver là-bas. Dans mon cas, trois charmantes jeunes filles que j'ai rencontrées lorsque je faisais ma maîtrise, alors qu'elles étaient venues étudier ici. Ça fait déjà un bail que je ne les avais pas revues. Sinon, j'allais retrouver quelques amis québécois, camarades d'Université, partis faire de la recherche là-bas. Nos correspondances me précipitent dans état d'impatience avancé. Une rencontre avec mon directeur de Doctorat suffit à me rassurer sur l'avancement de mes recherches; je pars sans inquiétude, avec ce fardeau en moins. Il me laisse les adresses de quelques endroits où je peux faire de la recherche. Il n'y a donc rien qui puisse se mettre entre moi et mon voyage. Je pars la tête vide de tous ces tracas qui sont autant de cancers qui me rongent de l'intérieur.

Voilà le jour venu. J'ai peu dormi. Ma blonde vient me conduire à l'aéroport et attend avec moi jusqu'à l'embarquement. Je suis nerveux, fébrile, heureux de partir, triste de la quitter un mois. On se sépare, je passe aux détecteurs de dope et de métaux et, comme d'habitude, avec l'air louche que j'ai, ça prend du temps, on me retient, on me fouille et, résultat : je dois courir car c'est le dernier appel pour l'embarquement immédiat. Et m'y voilà. C'est dingue ce que je peux détester l'avion. C'est un véritable calvaire pour celui qui aime voyager. Je n'ai pas peur, au contraire. Mais dans un avion, c'est confort zéro, bouffe dégueulasse, film habituellement minable (je me suis tapé " La légende de Bagger Vance ", avec Will Smith et machin Damon…moi qui n'aime pas le golf et qui n'aime pas ce genre de film, je suis servi. Et dans l'avion, impossible de bouquiner pour deux raisons : les sièges sont trop inconfortables et lorsqu'on est malchanceux comme je le suis, on se retrouve avec l'emmerdeur de première assis à côté de soi. Vous savez, l'imbécile qui se sent le besoin de vous adresser la parole (oui, je sais, je ne suis pas très sociable…et j'en suis fier) et de faire ses blagues idiotes à propos de tout et de rien. Impossible de lire. Alors je place le casque d'écoute sur mes oreilles et écoute de la musique ou alors le film minable. Et, bien entendu - et c'est ce que je préfère dans l'avion - je laisse dériver mes pensées; elles folâtrent où bon leur semble, s'emballent, s'écartent de moi. J'en perds le contrôle et elles me reviennent toutes transformées. Alors que je me mets à penser à quel point il est incroyable de se sentir à quelques milliers de kilomètres d'altitude dans les airs, à la merci de ce gros engin dont, lorsque je regarde par la fenêtre, je vois les boulons et les rivets qui me semblent si fragiles. Cet état de vulnérabilité n'est guère réconfortant. Sinon, pourquoi ne pas penser à cette thèse que je laisse en plan et qui est la cause majeure de tous les principaux soucis qui me tenaillent l'intérieur et alimentent mes angoisses quotidiennes. Une petite pensée pour mes étudiants, que je laisse derrière et dont j'aurai à corriger les travaux à mon retour. Que fait ma copine en ce moment? Tiens, la discussion qu'ont ces gens derrière moi me fait penser à cette scène dans le roman de Jean-Paul Dubois.

L'heure du déjeuner est arrivée et je suis sorti de mes rêveries pas une charmante hôtesse. Pour ceux qui n'auraient jamais pris l'avions, je tiens réellement à ce que vous sachiez que le stéréotype n'a pas été inventé par la télévision; il a un fondement bien réel : oui, les hôtesses de l'air sont incroyablement bandantes. Elles ont un charme incroyable et des corps qui sont issus des mains de sculpteurs qui ont le don de rendre si bien l'anatomie féminine. Bref, c'est sous l'emprise de la faim que j'accepte le plateau contenant le ridicule déjeuner et sous l'emprise du charme que je lui rends son sourire. Le petit téléviseur montre une émission où sont présentées des images de Paris (toutes plus alléchantes les unes des autres) et des conseils pour savoir se débrouiller à l'aéroport Charles-De-Gaule. C'est l'atterrissage qui commence. Je baille toute ma fatigue, en me disant que dans cet état, il sera bien difficile de suivre les potes qui seront à peine sortis du lit, et en pleine forme. L'atterrissage est un moment particulier. D'abord, la pression dans les oreilles est insoutenable. Ensuite, il y a un silence incroyable, comme si la manœuvre en était une d'urgence. Les gens, fatigués, impatients, heureux d'arriver, sont moins bavards que durant le décollage.

Sans que je m'en aperçoive réellement, me voilà dans ce que les Parisiens appellent le RER (sorte de métro-train qui fait le trajet de la banlieue jusqu'au cœur de Paris). Je suis là, mes bagages collés sur moi, et je suis pris de cette incroyable sensation. Lorsque j'arrive ailleurs ainsi -- non dans cet ailleurs qui ne serait pas celui de ma ville ou même de ma province, mais l'ailleurs continental, l'outre-mer - il y a toujours un sentiment particulier qui me frappe très fort : celui d'être un étranger. C'est particulièrement prenant en voyage. Lorsqu'on va d'une ville à l'autre, dans le Québec, ou même d'une province à l'autre, on a toujours le sentiment d'être chez soi. Prendre l'avion et se savoir en Europe occasionne en nous une drôle de sensation, où se mêle la peur, la paranoïa et la joie. Même si ce n'est pas le cas, je sens que tout le monde sait que je suis un étranger, que je viens d'ailleurs, et que je leur demande l'hospitalité. Je ne me sens plus chez moi. Le sentiment d'appartenance que je croyais ne pas avoir (je n'ai jamais voulu me sentir autre chose que citoyen du monde. C'est un cliché enfanté de rêves utopiques, mais c'est tout de même un sentiment pur) me rattrape. Je suis désormais le petit Québécois qui n'est pas chez lui et qui ne se sent pas à son aise. Il me faudra définitivement amadouer Paris, m'y intégrer, la laisser me prendre. J'observe les gens, ils m'observent. J'ai l'impression qu'ils se ressemblent tous. À Montréal, le mec costaud, à l'air louche, à cheveux longs et à la barbiche que je suis passe inaperçu. À Paris, ce n'est pas le cas. Ils sont tous rasés, ont tous les cheveux courts et ont tous les mêmes vêtements. C'est écrit sur ma tronche que je ne suis pas du coin. Me voilà à la merci de ces Parisiens enragés. Ils veulent ma peau. Ils se connaissent probablement tous. Je suis cuit.

Pourtant, tout se passe bien. Le métro parisien est un véritable labyrinthe et je dois scruter à la loupe les directions pour m'y retrouver. Il est sept heures du matin et les gens sont si pressés. Tout va trop vite et je suis pris d'un incroyable vertige. Déjà que je suis légèrement agoraphobe dans une ville comme Montréal, à Paris, qui est beaucoup plus peuplée, je sens que j'étouffe. Il me faut sortir d'ici. Je prends tout de même le temps d'observer les stations de métro qui, contrairement à Montréal, se ressemblent toutes. Me voilà arrivé à la station " Châtelet ", là où mon pote m'a donné rendez-vous. Je me lance à la recherche de la sortie (Place du Châtelet) et marche les kilomètres de couloirs que contiennent les stations de métro, avec leurs nombreux tapis roulants pour accélérer la marche. Je sens que les événements me dépassent. Mes jambes filent à vive allure, mais ma tête ne suit pas. Je suis ailleurs, je suis inquiet, je suis fatigué. Et si je m'étais perdu, couillon comme je suis avec mon sens de l'orientation complètement détraqué.

Je sors à l'extérieur et….incroyable. La Place du châtelet est vraiment magnifique. Son énorme fontaine au milieu où trône une immense statue de bronze. Les arbres qui colorent la place et, bien entendu, les cafés qui m'encerclent. Plus loin là-bas, la Seine et les magnifiques bâtisses d'un gris sombre qui contraste parfaitement avec le temps pluvieux de cette matinée fraîche et grise. Contrairement au tumulte que j'ai eu à traverser sous terre, la Place Du Châtelet est déserte, silencieuse. Je me sens réellement seul au monde. Pas un seul piéton en vue, rien. Je reste là, à contempler, ébahi, heureux d'y être et surtout, je ne peux m'empêcher de penser à Rastignac et de hurler avec lui, dans le silence de mes pensées (il n'est pas question que je rompre la tranquillité de cette matinée parisienne) : " À nous deux maintenant "!.

La suite la semaine prochaine.
À bientôt


Glandu


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