Default
Google


La



Le bag à Gravel


30 mars 2004

La Matrice déchargée



On aurait jamais cru voir ça il y a une quinzaine d'années. Dimanche dernier, le Gala de l'ADISQ, de notre sacro-sainte Industrie du Disque, a été l'émission la moins écoutée des trois principaux réseaux de télévision francophones. À TQS, il y avait Loft Story. Et à TVA, pire encore, si c'est possible, une émission de bloopers. Mais que s'est-il donc passé pour que le québécois moyen ne s'intéresse plus à ses artistes? À force de jouer sur la crédulité des gens, est-ce que l'ADISQ serait finalement allée trop loin? J'ai écouté en bonne partie l'édition de cette année et je ne m'y suis pas du tout reconnu. Et quand l'industrie elle-même n'arrive même plus à se divertir une soirée par année, on se retrouve avec un problème beaucoup plus grave pour le disque québécois que le phénomène du piratage. L'illusion, la " Matrice " créée par l'ADISQ, commence à faire voir ses faiblesses.

L'ADISQ a bâti un star-system boiteux et à chaque année, on tente de boucher les trous de plus en plus apparents. Cette année, on a remis cinquante-six récompenses. Oui, oui, cinquante-six! Je vous mets au défi de nommer une vingtaine d'artistes québécois qui ont sorti un album au cours de la dernière année. Pas facile. À cinquante-six prix, tout le monde reçoit le sien, et tout le monde est content. Notre beau principe québécois de l'égalité avant l'excellence est respecté jusqu'au bout, même dans ses galas! Avec les résultats que l'on connaît. Qui s'est intéressé au dernier album de Chloé Ste-Marie? Ah, vous ne saviez pas qu'elle chantait? Alors, je vous apprendrai que la muse (beurk) de Gilles Carle était en nomination dans sept catégories! Sept! À l'avant-plan aussi on garroche ce qu'on appelle le " vent de fraîcheur " québécois, ou encore le lot de jeunes artistes que l'industrie veut pousser, malgré leurs ventes d'albums anémiques. En avant les Jérome Minières, Corneille, Yannick Perrault et autres Ariane Moffat. Le québécois moyen qui s'était risqué à écouter le gala de l'ADISQ dimanche dernier n'avait qu'un seule question en tête : c'est qui eux-autres?? De plus en plus de gens semblent se rendre compte de ces stratagèmes douteux, ce qui me redonne un peu de foi en l'humanité.

L'Industrie du disque se sert aussi d'une autre arme pour inciter le québécois moyen à acheter québécois : la peur. À défaut de pouvoir dire que nos artistes sont de calibre international, on a décidé de nous les montrer en quêteux qui ont besoin de notre argent pour survivre. Il faut acheter la musique québécoise parce qu'elle est menacée par un monstre terrible : le piratage! Même les journaux et la télévision sont tombés dans ce panneau ridicule. Un éditorialiste de La Presse y a même consacré deux textes tout à fait sérieux. Est-ce que quelqu'un a pensé allé vérifier sur internet s'il y a vraiment un trafic de chansons québécoises? Ariane Moffat peut se rassurer, le piratage ne la touche pas beaucoup. Les deux groupes québécois les plus téléchargés sont ceux qui touchent les jeunes : les Cowboys Fringants et les Vulgaires Machins. Mais détrompez-vous tout de suite, ce sont des chiffres si minimes qu'on peut les comparer au trafic des cassettes vierges de la génération précédente. L'ADISQ avait d'ailleurs le même discours de peur à l'époque. Achetez nos artistes, pour qu'ils puissent survivre alors qu'on vole leur musique sur des cassettes Metal et/ou Chrome qui détruisent les radios! L'explication est facile, elle permet à l'industrie de ne pas se blâmer elle-même pour le désintérêt des québécois envers leur musique, et elle permet aussi d'aller quémander plus d'argent aux gouvernements. Parce que pour ceux qui croient encore que l'ADISQ se bat pour la survie de la culture québécoise, j'ai des petites nouvelles pour vous. Le Père Noël n'existe pas. Et l'ADISQ veut du cash, rien d'autre.

L'ADISQ aurait dû comprendre depuis longtemps que les quotas francophones obligatoires des stations de radio ont fait baisser les ventes d'albums au Québec bien plus que le piratage. L'ADISQ aurait dû comprendre aussi qu'avec des quotas uniformes pour tous, la qualité de la création s'en ressent. Un artiste a intérêt à sortir un CD banal, avec trois ballades pour le réseau des matantes, trois chansons moches pour le réseau énergie, et le reste à mi-chemin entre les deux. Pas de rock, pas de surprises, que de la musique pâle, grise et sous-produite. Ne vous demandez pas pourquoi le Gala de l'ADISQ intéresse de moins en moins. Mais au détriment de la qualité et du consommateur, l'ADISQ est aveuglé par son désir de remplir ses coffres et d'attirer la pitié gouvernementale. Pendant ce temps, le jeune québécois cherche son Offenbach, son Corbeau et son Harmonium. Et étant donné que les artistes et l'industrie ne s'occupent plus de lui, il fera comme tout le monde et s'achètera ou téléchargera de la musique d'ailleurs.

Si mon discours ne vous plaît pas, peut-être que celui d'un artiste digne de ce nom saura vous convaincre davantage. J'adore Jean Leloup. C'est un créateur de son époque. L'album Le Dôme se compare aisément à n'importe quelle production internationale. Le son est actuel, la production bigarrée, un melting pot de génie. Et ce génie musical n'a pas besoin de subvention pour s'imposer sur le marché, ni d'over-exposure radiophonique. Jean Leloup qui a été méprisé par la COLONie artistique pour ne pas s'être présenté au gala de l'ADISQ dimanche. Comme s'il avait commis un crime pire qu'un génocide. En réponse aux critiques, Leloup a été Leloup. Honnête et brillamment juste. Jean Leloup a mentionné au Journal le Devoir que le monde de la chanson était peuplé de deux de pique et d'arriérés mentaux. Il a ajouté qu'il avait autre chose à faire que de s'asseoir dans une salle avec des gnochons pour recevoir des prix auxquels il ne croit pas, en faisant semblant d'y croire. Wow. Même de l'intérieur de la Matrice construite par l'ADISQ, certains se rebellent. Y a encore de l'espoir!




 



retour


Acquiring image from ProHosting Banner Exchange