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Editorial


30 mars 2004



Le prix de l'essence
de Steve Ouellet

J'ai reçu dernièrement une pétition par email afin de dire aux pétrolières que les prix devaient baisser. Ces dernières font d'immenses profits sur le dos des consommateurs. C'est un point de vue que je partage, ayant souvent à me déplacer, je ne cracherais jamais sur une économie d'une cinquantaine de dollars par mois. Or, le mec qui a lancé la pétition a reçu plusieurs commentaires pertinents qui l'ont forcé à réfléchir. Tellement qu'il se demande s'il ne devrait pas retirer sa pétition.

J'ai pris le temps de lire tout cela et j'avoue avoir trouvé ma lecture très enrichissante. Je vous partage donc ces commentaires:

Bonjour,

Le dernier courriel que je vous ai transmis appelait au boycott des pétrolières Esso et Shell afin d'inciter une baisse du prix de l'essence.

Plusieurs m'ont écrit, dénonçant cette stratégie, et souhaitant, au contraire, une hausse du prix de l'essence afin d'inciter à la réduction de la consommation du pétrole.

Les pétrolières contrôlent le marché, on se sent pris en otage. Le niveau de taxation sur l'essence est déjà aussi élevé, mais ce n'est pas encore assez pour contrer ce fléau.

Plusieurs acceptent de se faire arnaquer par les pétrolières pourvu que le prix de l'essence soit élevé. Moi, je n'aime pas me faire arnaquer. Je veux bien payer encore plus de taxes sur les produits polluants (on ne peut tous les éviter), mais pas à des pétrolières afin de financer d'autres guerres...

Je vous transmets donc ci-après quelques textes qui me sont parvenus, fort éloquents, pleins d'idées. Reste à informer et convaincre le reste de la population. Merci à tous ceux qui ont écrit.

Alain Saladzius


Hola Alain!

Grande surprise que ce message appelant à un pétrole pas cher! Pas de le recevoir, c'est un message cyclique, comme les chaînes de lettre...

Ce message est profondément erroné. Le pétrole n'est pas assez cher! Un juste prix de ce produit, qui selon ce que revendique plusieurs écologistes, inclurait ses coûts sociaux et environnementaux, le ferait doubler et tripler. Rendant ainsi nécessaire et plus attrayant la recherche et l'adoption d'autres modes de transport, de production, etc....

C'est parce que le pétrole ne coûte rien que les américains peuvent inonder les pays du tiers-monde avec leurs produits agricoles subventionnés et vendre du riz ou du sucre à la République dominicaine ou Haiti alors que les producteurs locaux crèvent.

C'est parce que le pétrole ne coûte rien qu'on peut si facilement se lancer dans la mondialisation des moyens de production et de consommation.

C'est parce que le pétrole ne coûte rien que les producteurs agroindustriels peuvent étendre des produits chimiques bon marché (insecticides, pesticides etc.) et compétionner outrageusement au niveau des prix ceux et celles qui essaient de produire en respectant les cycles de la nature.

C'est parce que le pétrole ne coûte rien que les entreprises ont pu adopter le "just in time", éliminer leurs entrepôts et leur main-d'oeuvre pour transformer nos routes en entrepôts roulants et polluants, conduits par des sous-traitants non syndiqués qui fonctionnent aux "speeds".

C'est parce que le pétrole ne coûte rien que plus de 50% des véhicules vendus aujourd'hui consomment plus que ceux d'il y a 10 ans.

C'est parce que le pétrole ne coûte rien qu'on nous construit des "30", des ponts sur la "25", mais que le transport en commun est vu comme un gros zéro.

C'est parce que le pétrole ne coûte rien qu'on nous envahit et nous "suremballent" de plastiques de toutes sortes.

Et je dis merde à cette théorie du "consommateur", pour qui il serait justice de toujours payer moins cher. Moins cher chez Wallmart, moins cher chez Mcdo, moins cher dans un tout-inclus, moins cher à la pompe à mort annoncée.

J'arrête ici. Mais j'apprécierais que tu fasses suivre ce message aux gens à qui tu as envoyé l'appel au suicide collectif. Qu'ils comprennent que ce n'est pas de continuer à consommer autant chez Petro-Canada et autres multinationales patentées qui va nous sortir du trou, et que s'il y a une chaîne de lettres à envoyer, elle devrait porter sur l'urgence que nous réduisions tous notre dépendance, pas à telle ou telle compagnie, mais à ce produit maudit!

Sans rancune, l'erreur est humaine. Ce que le pétrole n'est pas.

Jean Baril


Monsieur Alain Saladzius,

Le message que vous transmettez m'étonne. Non seulement il s'agit d'un canular, ces chaînes de lettre étant sans effet, mais en tant qu'environnementaliste, vous devriez vous réjouir de l'augmentation du prix de l'essence. L'exemple de l'Europe prouve que c'est encore le meilleur moyen de favoriser l'efficacité énergétique des véhicules. Les gens y penseront deux fois avant d'acheter un Véhicule Utilitaire Sport (VUS) et opteront davantage pour le transport en commun ou des voitures hybrides du genre de la Toyota Prius.

Ainsi nous réussirons à diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. N'êtes vous pas d'avis que les changements climatiques peuvent nuire à nos rivières?...

Pierre Dépôt


Bonjour Alain,

Le poil me défrise à chaque fois que je vois passer ce type de message, et surtout quand il provient de gens du milieu écologique.

Quand on fouille un peu le dossier, on constate un consensus parmi plusieurs experts: il reste du pétrole pour à peine 50 ans sur terre, au rythme actuel de consommation. Or comme les chinois (entre autres) aspirent à vivre "aussi bien" que nous, on peut s'attendre plutôt à une hausse de la demande qu'à une baisse. Donc il y en aura sans doute pour moins de 50 ans.

En toute logique, on peut donc prévoir que dans 20 ou 25 ans, la rareté commencera à se faire sentir. Le prix à la pompe n'aura alors rien à voir avec le 86¢ du litre qui nous scandalise maintenant, et aucun boycott ne pourra le faire fléchir. Donc la génération qui nous suit écopera des conséquences de notre avarice et surtout de notre boulimie énergétique. Sans parler des impacts des changements climatiques que nous leur léguerons aussi avec fierté, changements climatiques directement reliés à notre consommation de carburants fossiles.

Il serait peu avisé de croire que le problème se règlera comme par magie et sans effort de notre part, en se disant "y vont trouver de nouvelles sources d'énergie", ou "y vont inventer la voiture à l'eau", etc. Il ne faut pas se leurrer, il n'y aura pas de source d'énergie de remplacement aussi performante que le pétrole avant longtemps.

L'hydrogène est une utopie: si presque personne n'est prêt à payer 32000$ pour une voiture hybride aujourd'hui, je ne vois pas pourquoi tout le monde serait prêt à payer 70000$ dans 5 ans pour une voiture dont tout le coffre sert à transporter un réservoir qui se transformera en bombe en cas d'accident. La fusion nucléaire ne sera pas au point avant 50 à 75 ans selon les scénarios optimistes, la fission nuclaire génère des putain de déchets radioactifs dont on ne sait que faire (et de toute façon, les sources d'éléments radioactifs sont limitées et tendent, par définition, à diminuer dans le temps). L'éolien et le solaire ne sont pas des sources assez intenses pour répondre convenablement à des besoins exigeants comme le transport.

Le gaz naturel? Il en reste pour 80 ans, toujours au rythme de consommation actuelle, mais si tous les véhicules sont convertits au gaz naturels, je parierais plutôt sur 30 ans ou moins. Le charbon? Peu coûteux mais hyper-polluant et pas très pratique, paraît-il qu'il en reste pour 250 ans.

Il y a aussi la production d'hydrocarbures à partir de la biomasse: méthanol, éthanol et autres. Ça se fait mais certainement pas à 80¢ du litre. Et il me semble que j'entends plus parler des impacts environnementaux de la production de maïs que de ses vertus.

On pourrait aussi barrer tout ce qu'il y a de rivières afin de produire l'énergie nécessaire pour recharger les batteries de nos autos et camions. Belle alternative! Beau pays!

Bref, il n'y en aura pas de facile. Alors lâchez moi les baskets avec vos futiles idées de boycott de telle ou telle compagnie pétrolière. Ça ne changera strictement rien si on considère le dossier dans la perspective de voir plus loin que son nez.

La seule solution valable est encore l'efficacité énergétique. Puisque nous payons trop cher d'essence, nous devons donc opter pour les choix suivants:
- acheter des véhicules plus petits et plus efficaces;
- covoiturer;
- utiliser le transport en commun;
- utilier le vélo ou la marche;
- mieux planifier et surtout rationaliser nos déplacements;
- revenir au transport du frêt par train et par bateau;
- etc.

Boycottons les gros véhicules énergivores et inefficaces! Faisons pression sur les gouvernements pour qu'ils mettent sur pied des mesures fiscales encourageant le transport en commun et l'achat de véhicules éco-énergétiques! Achetons chez Shell (exemple au hasard) puisque cette pétrolière prend plus de moyens que les autres pour protéger l'environnement!

Voilà quelques slogans et quelques mouvements collectifs qui pourraient réellement changer les choses pour notre propre bien, celui de la planète et celui de nos enfants. Le dernier slogan aurait aussi le mérite de mettre de la pression sur les pétrolières pour qu'elles utilisent leurs profits morobolants au bénéfice de la société.

J'irais même jusqu'à une vision inverse: combien devrions-nous payer de plus le litre d'essence pour assumer le coût des déversements (marées noires) et autres impacts environnementaux, tant pour réparer les dégâts que pour assumer le coût de mesures préventives efficaces?

Juste mettre de la pression sur la baisse du prix de l'essence a forcément des effets pervers dont une consommation inconsidérée. Un exemple: le payback de la Prius par rapport à la Camry (deux Toyota de même catégorie mais la Prius est une hybride qui consomme 2 fois moins que la Camry) est à:
34000 km par an si le prix de l'essence est à 80¢/litre;
30000 km par an si le prix de l'essence est à 90¢/litre;
21000 km par an si le prix de l'essence est à 1,25$/litre;
13600 km par an si le prix de l'essence est à 2,00$/litre

Cela signifie que pour quelqu'un qui roule 35000 km par an comme moi, il en coûterait 2000$ de moins par année de rouler en Prius plutôt qu'en Camry si l'essence était à 2$/litre. Il faudrait être fou pour ne pas choisir la Prius. Si tout le monde fait le saut et si les autres constructeurs emboîtent le pas pour un choix de modèles convenant à la masse, la consommation globale d'essence ainsi que la production de GES diminueront de moitié et là, nous pourrons vraiment dire aux pétrolières que c'est nous qui contrôlons le marché de l'essence.

2 $/litre!!!!! Non mais il est fou le mec! Et pourquoi pas. Je pense sérieusement que les taxes sur l'essence devraient être telles que le prix de l'essence monte à au moins à 2$/litre, puisque ça prend ça pour nous faire bouger, pour nous faire développer des réflexes d'efficacité.

Non, comme tout le monde, je n'ai pas le moyen, présentement, de payer l'essence 2$/litre. Mais je pourrais le faire si mes impôts sur le revenu diminuaient d'autant. D'ailleurs, une fiscalité intelligente devrait taxer sévèrement les nuisances (la cigarette et les sources de pollution comme l'essence, par exemple) et détaxer les bienfaits (comme le travail).

Et en outre, un prix élevé de l'essence favorisera un développement économique plus logique (et éco-logique). Par exemple, actuellement au Saguenay-Lac-St-Jean, il n'y a que quelques petites boulangeries. La majorité du pain qui se retrouve sur les tablettes d'épicerie est fait à l'extérieur: Weston et Pom à Montréal, Gailuron en Beauce, etc. Il y a donc à chaque jour quelques camions et trains routiers qui traversent le Parc des Laurentides aller-retour parce que c'est plus économique de centraliser la production dans de grosses usines et de transporter le produit par la suite. Si le prix de l'essence doublait, je ne suis pas sûr que le calcul serait le même. Je pense plutôt qu'un prix de l'essence plus élevé favoriserait une décentralisation et une vigueur des différentes économies régionales.

Le pain n'est qu'un exemple parmi des centaines de produits. Conséquence directe de cette aberration: la route du parc est dangereuse parce que les gens s'impatientent de suivre des camions et prennent des risques. On va donc en faire une autoroute à 4 voies. C'est plus de 500 M$ qu'il va nous en coûter collectivement, avec tous les impacts environnementaux qui en résultent.

Et le cas du Parc des Laurentides n'est qu'un exemple...

Donc en conclusion, je suis d'avis que viser à faire baisser le prix de l'essence à la pompe est une mauvaise cible. Peu importe la puissance de la carabine l'habileté du tireur, atteindre cette cible n'est pas une victoire, au contraire. Il faudrait plutôt taxer l'essence pour qu'elle atteigne un prix qui favorise l'efficacité énergétique, et réduire d'autres fardeaux fiscaux en compensation.

Daniel Poulin






 



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