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Dossier


de Steve Ouellet
14 février 2001

L'Eldorado brésilien: mythe ou réalité ?




Définir le Brésil est une tâche ardue ! À se contenter des images de la mythique Amazonie, des paysages paradisiaques de Rio de Janeiro (le Pain de Sucre et le piton du Corcovado, où se dresse une imposante statue du Christ) et des contes des premiers explorateurs du continent au 16ième siècle, le Brésil nous laisse l'impression d'un eldorado, d'un véritable paradis terrestre ! Pourtant, le Brésil, c'est beaucoup plus qu'un mythe ! Et même si celui-ci est indescriptible, il faut, à un moment où à un autre, être en mesure de tracer un portrait de ce gigantesque pays. Heureusement, un survol sommaire (géographie, population et société) nous permet d'identifier, sans trop de problèmes, quelques données primordiales afin de mieux saisir ce qu'est véritablement le Brésil.

Couvrant plus de la moitié du continent sud-américain, le Brésil s'étend sur plus de 8 millions de km² de superficie (1). Sur les 13 pays regroupant l'Amérique du sud, seuls le Chili et l'Équateur n'ont pas de frontières avec le Brésil. L'historien Alain Ruellan constatait :

L'immensité de l'espace et de ce qu'il renferme est si peu mesurable qu'il aura fallu plus de quatre siècles pour en faire le tour, si tant est qu'aujourd'hui on puisse exactement inventorier les trésors de cette terre de braise (2).

Ceci dit, les Brésiliens commencent à peine à s'approprier le territoire qui a été découvert en 1500 par Pedro Alvares Cabral (3). Et pour cause, puisque les terres à l'intérieur du continent, dominées par le bassin de l'Amazone et par le plateau brésilien, ont comme trait commun d'être hostiles à l'homme. La végétation est particulièrement riche en Amazonie où le fleuve draine une immense plaine marécageuse d'une richesse incommensurable (4). Or, les forêts amazoniennes sont pratiquement impénétrables et l'humidité étouffante décourage bien des colons de venir s'y établir. Tout un contraste avec la végétation des hauts plateaux formée essentiellement de savane et où on retrouve un climat de type subtropical affecté par les fortes variations thermiques provoqué par l'altitude (5). Cette variation des températures rend justement le Nordeste difficilement habitable, car la région est en proie aux inondations et à la sécheresse, tout dépendant des endroits.

Bref, toutes ces données ont découragé à l'époque les Portugais (mère patrie du Brésil) de prendre la mesure du territoire. Pourtant, les générations suivantes se sont malgré tout lancées pour une multitude de raisons à la " conquête de l'Ouest ". Comme l'explique si bien Ruellan :

Toute l'histoire du Brésil est marquée par le " mythe de la frontière ", la fièvre de l'appropriation, le souci permanent de la réussite, l'ambition excessive de la performance, la fierté d'accomplir en quelques décennies ce que d'autres nations ont réalisé en plusieurs centaines d'années… (6)

Qu'est-ce qui a poussé les Brésiliens à s'approprier le territoire, à toujours aller plus vers l'Ouest ? Sans aucun doute les richesses innombrables que contenait, à l'époque et encore aujourd'hui, le pays. Et ce potentiel, les Brésiliens vont le découvrir assez rapidement. Dès 1698, la découverte de gisements d'or dans le Minas Gerais (300 km à l'intérieur des terres) va permettre aux Portugais d'étendre au-delà du littoral atlantique leurs connaissances du continent (7). Les exemples de ce genre sont nombreux et cette appropriation du territoire atteindra son apogée avec la création de la capitale de Brasilia, le 21 avril 1960, 1000 km à l'intérieur des terres (8).

Ainsi, doté de climats et de végétations diversifiés, d'un sol et d'un sous-sol riches (ressources minérales (fer, charbon, bauxite, manganèse, chrome, zinc, étain, nickel, uranium et or) et naturelles importantes (potentiel agricole évident, réseau hydrographique imposant, etc.) ), le Brésil étonne par son potentiel immense (9). Et pour profiter de ce paradis terrestre, on retrouve une population dynamique qui représente plus du tiers de la population en Amérique latine. Évaluée à plus de 156 millions en 1993, la population brésilienne est essentiellement urbaine (plus de 75%) et elle compte quelques groupes ethniques. Parmi ceux-ci on retrouve les Blancs d'origine européenne (55%), les mulâtres d'origine européenne et noire (22%), les métis d'origine européenne et amérindienne (12%) et les Noirs (11%) (10). Le littoral atlantique est de loin la région la plus peuplée du pays et c'est à Sao Paulo et Rio de Janeiro que se concentrent les principales activités économiques du Brésil. Le Brésil regroupe 26 états fédérés et il se divise en 5 régions administratives : le Nord (Amazonie, etc.), le Nordeste (Bahia, Pernambouc, etc.), le Sudeste (Minas Gerais, Rio de Janeiro, Sao Paulo, etc.), le Sud (Paraná, etc.) et le Centre-Ouest (Mato Grosso, etc.). Sao Paulo (9 millions d'habitants), Rio de Janeiro (5.5 millions d'habitants), Pôrto Alegre (1.3 millions d'habitants), Salvador (2 millions d'habitants), Manaus (900 000 habitants) et Belo Horizonte (2 millions d'habitants) sont les principales villes du pays (11).

Face à ce survol, un fait me paraît évident, la maîtrise de cet immense territoire a sans aucun doute été une préoccupation primordiale pour le peuple brésilien. Et lorsqu'on observe ce que les Brésiliens ont accompli depuis 500 ans, on constate des réussites impressionnantes : la construction de Brasilia, le projet du barrage Itaïpu, le programme Proalcool (carburant à l'alcool de canne à sucre), etc. (12). On peut ajouter à cela une administration publique solide, une agriculture performante, des infrastructures de hautes technologies et une industrie autonome. Tous ses atouts, facilité par le potentiel naturel du Brésil, permettent au géant sud-américain de concurrencer avec aisance les nations exportatrices, de siéger dans le cercle restreint des nouveaux pays industriels et de répondre à la demande intérieure en produits de consommations (13).

Pourtant, il y a l'autre côté de la médaille. Un revers que le Brésil cache difficilement. L'immensité, on s'en doute, est une lame à deux tranchants. Plus la terre est riche, plus on en profite. Par contre, plus la terre est grande, plus il est difficile de se l'approprier pleinement. Et trop souvent, les rêves, les projets et les investissements se noient devant une telle immensité. Le drame du Brésil, c'est que la conquête du territoire s'est fait à marche forcée, sans tenir compte de ceux qui ne pouvaient plus suivre. Les bâtisseurs de ce pays ont tout simplement manqué de perspectives. Ils ont cherché à exploiter cet immense pays, et non à y bâtir une société riche, puissante et égalitaire. Il est inutile de faire le procès ici de ces gens, mais un fait reste : le Brésil souffre !

Environ 65% des Brésiliens vivent aujourd'hui dans la misère absolue (14). Ceux-ci ne mangent pas à leur faim et la mortalité infantile est un phénomène courant dans ce pays. Le système éducatif et les soins de santé, complètement déstructurés, ne parviennent pas à répondre à la demande. Et pendant ce temps, 10% de la population s'accapare la moitié des richesses nationales (15). C'est cette minorité qui a permis au Brésil d'atteindre le développement économique qu'il connaît aujourd'hui avec des programmes pharaoniques et des investissements dans les domaines porteurs d'avenir que sont la recherche et l'enseignement de haut niveau. Mais tous ces projets, répartis sur un territoire immense, n'ont servi qu'à cette minorité. Pire, ces projets ont lourdement endetté le pays. Cela explique pourquoi " la majeure partie de la population a été sacrifiée à la performance économique, et avec la croissance démographique, c'est en réalité à un effondrement des conditions de vie des classes pauvres que l'on a assisté… (16)"

L'effondrement des conditions de vie des classes pauvres a évidemment eu des répercussions négatives sur la situation sociale du Brésil. Des grèves disproportionnées, la croissance des favelas dans les principales villes brésiliennes, les paysans sans terre du Nordeste, la violence dans les cités urbaines et la hausse générale de la criminalité, et l'apparition de la prostitution juvénile sont tous des maux qui rendent le climat explosif dans le pays (17). Face à cette triste réalité, le développement économique, culturel et social a toujours été au centre de toutes les préoccupations et de toutes les passions au Brésil. Et pourquoi ? Parce que le développement économique est la solution occidentale la plus répandue pour redresser une situation désespérée. C'est pourquoi, dans les années 60 et 70, les autorités brésiliennes ont investit avec des capitaux étrangers et les revenus des richesses naturelles dans l'ensemble du pays. Ce fut l'époque du " miracle brésilien ". Est-ce que ce fut un mythe ou une réalité ? Dure à dire. Or, un fait est incontestable, le pays est aujourd'hui inégalement développé. Comme l'expliquait le journaliste de métier Jean-Jacques Faust :

Le voyageur étranger qui va de Sao Paulo à Recife a du mal à croire qu'il est dans le même pays. À Sao Paulo, il pourra penser que le Brésil a de bonnes chances de rattraper un jour les Etats-Unis. À Recife, il verra une misère qui n'est comparable qu'à celle de l'Inde (18).

Le journaliste Denis Ruellan en rajoute lorsqu'il explique le phénomène de la Belgindia (Belgique et Inde réunis sur un même territoire) :

Y voyager, c'est passer en quelques kilomètres de la Cité des sciences de la Villette à la misère d'un bidonville de Calcutta, rencontrer à la même heure un fermier productiviste nord-américain et un paysan sahélien frappé par la sécheresse, descendre d'un Supersonique Concorde pour monter dans un bus suburbain épuisé et surchargé… (19)

D'une certaine façon, on pourrait prétendre qu'il existe plusieurs " Brésil " sur un même territoire, caractérisé par des organisations et des conflits internes qui leur sont propres. Vivant éloigné les unes des autres jusqu'à l'ignorance, ces sociétés avec leurs dominants, leurs dominés et leurs régulateurs, développent chacun de leurs côtés un projet indépendant (20). Il devient donc difficile de doter au Brésil un projet national cohérent. Le " gigantisme " de ce dernier l'empêche de se développer pleinement. Dans une même journée, le président actuel du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, peut avoir à régler à la fois les problèmes d'un habitant d'un favela de Rio de Janeiro, d'un entrepreneur millionnaire de Sao Paulo, d'un paysan sans terre du Nordeste, d'un éleveur endetté de Mato Grosso, d'un entrepreneur minier de l'Amazonie, d'un grand propriétaire terrien de Salvador et d'un enseignant à revenu moyen de Porto Alegre. Comment faire pour donner une direction commune à ces sociétés autonomes, contraintes de vivre sur un même sol ?

Voilà un peu le problème général du Brésil : un pays hétérogène tellement vaste qu'on ne sait pas par où commencer pour régler les difficultés. C'est dans cette optique que je me pose la question suivante : Est-ce que l'histoire du Brésil ne recèlerait pas quelques explications qui éclairciraient le pourquoi du mal-développement brésilien ? Pire, est-ce que les facteurs géographiques énoncés précédemment (immensité, accessibilité, etc.) auraient un quelconque rôle à jouer dans cette situation de mal-développement ?


Pour lire la suite de ce mémoire, contactez-moi par email.

Notes de référence


(1) " Brésil ". Encyclopédie Microsoft ® Encarta ® 98. © 1993-1997 Microsoft Corporation.
(2) Alain et Denis Ruellan. Le Brésil, Paris, Éditions Karthala, 1989, page 7.
(3) Frédéric Mauro. Le Brésil, du XV à la fin du XVIII siècle, Paris, Société d'édition d'enseignement supérieur, 1977, page 18.
(4) " Brésil ". Encyclopédie Microsoft ® Encarta ® 98. Op.cit., CD-ROM.
(5) Ibid., CD-ROM.
(6) Alain et Denis Ruellan, op.cit., page 10.
(7) Jean-Jacques Faust. Le Brésil, une Amérique pour demain, Paris, Éditions du Seuil, 1966, page 117.
(8) " Brésil ". Encyclopédie Microsoft ® Encarta ® 98. Op.cit., CD-ROM.
(9) Ibid., CD-ROM.
(10) Ibid., CD-ROM.
(11) Ibid., CD-ROM.
(12) Alain et Denis Ruellan, op.cit., page 10.
(13) Ibid., page 11.
(14) Ibid., page 14.
(15) Ibid., page 15.
(16) Ibid., page 15.
(17) Ibid., page 16.
(18) Jean-Jacques Faust, op.cit., page 115.
(19) Alain et Denis Ruellan, op.cit., pages 16 et 17.
(20) Ibid., page 17.




 



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