Dossierde Steve Ouellet 22 mai 2002 Napoleon Bonaparte " Despote megalomane ou sauveur de la révolution ? " ![]() merci à www.napoleonicgallery.com P.S. Il est inutile de lire ce dossier si vous n'avez pas de notions de base sur le sujet. Il s'agit ici d'une dissertation. " Comment qualifier Napoléon ? "
Une question pertinente, il en va de soi, mais qui n'a toujours pas trouver une réponse qui fait l'unanimité. Force est de constater que le sujet est délicat. Après tout, il s'agit ici de Napoléon, figure emblématique de la France, véritable fierté nationale. Napoléon représente aux yeux de plusieurs l'hégémonie de la France sur le reste de l'Europe. Mais il est aussi pour les autres un dictateur assoiffé de pouvoir, qui a noyé sa patrie dans des guerres meurtrières sans fin. Bref, doit-on être gêné du règne de Napoléon ou fier ? Là est la question ! Néanmoins, l'historien, curieux à ses heures, se doit un jour ou l'autre d'analyser froidement les réalisations de Napoléon et de se demander s'il s'agissait du continuateur génial de la Révolution, du fondateur d'une France renouvelée ou simplement d'un despote mégalomane. Dépendant du point de vue de l'observateur, chaque réponse est initialement valable. Par exemple, Napoléon a suivi les traces de la Révolution de 89 en rayant les restes de l'Ancien Régime. Mais du même fait, il a jeté les bases d'une France contemporaine, forte d'une nouvelle administration plus rigoureuse. Qui plus est, il ne faut pas oublier que Napoléon a rendu l'Empire dépendant à ses caprices et à ses désirs. Si chaque réponse s'équivalent à première vue, il n'en reste pas moins qu'une de ses affirmations est en bout de ligne la seule et véritable solution. Et le premier élément de réponse se trouve sûrement dans les raisons qui ont poussé Bonaparte à prendre le pouvoir. Or, il semble que Napoléon, d'après Jean Tulard, avait pour mission en prenant le pouvoir de préserver la Révolution des extrêmes . Il aurait donc, peut-être maladroitement, tenté de prolonger et de terminer la Révolution. Dans les lignes qui suivent, je tenterai de valider cette affirmation par des arguments soutenus, en analysant le contexte de son arrivée jusqu'aux mesures qu'il a employé pour la préserver ! Le contexte de son arrivée au pouvoir
La France que Bonaparte avait laissé en 98 pour l'expédition d'Égypte n'était franchement plus la même à l'automne 99. Le mécontentement général se faisait sentir, dû en partie au marasme économique, à l'aggravation de la fiscalité et à l'instauration de la conscription . La chouannerie reprenait de la vigueur, tout comme le mouvement royaliste, et même les départements belges s'insurgeaient . Le directoire avait beau calmé le jeu avec des moyens de pression douteux (destitutions, envoi de commissaires, arrestations, etc.), c'était peine perdue. Il faut comprendre qu'un gouvernement qui violait sa constitution à grands coups d'état pour préserver son équilibre ne gardait plus beaucoup de crédibilité aux yeux de tous. Avec une base sociale trop étroite pour l'appuyer, le directoire devenait une institution fragile . C'est pourquoi l'idée de réviser la Constitution de l'an III fit son chemin chez des types tel que Sieyès. Mais pour obtenir un réel changement, seul un coup d'état, appuyé par une institution crédible, en outre l'armée, pouvait réussir. Et ce coup d'état trouverait sa légitimité dans la peur sociale qui assaillait le calme et la stabilité des paysans propriétaires et de la bourgeoisie d'affaires . Ces derniers n'auraient d'autres choix que d'appuyer une dictature déguisée certes, mais qui préserverait leurs acquis et leurs droits. Soboul résume assez bien ce que la France désirait à ce moment : " Il s'agissait de clore l'ère révolutionnaire. La consolidation devait succéder aux bouleversements, la prépondérance sociale des possédants enfin définitivement assise. " " Consolidation " des acquis, voilà le terme essentiel, et qui allait se réaliser par un coup d'état, afin de préserver la Révolution d'un nouveau dérapage. C'est ainsi que Napoléon arrive dans le portrait, avec pour mission de terminer la Révolution, qui avait laissé de nombreux problèmes sans réponses. La consolidation des acquis
L'affaiblissement du pouvoir exécutif et l'anarchie qui régnait dans le pays avaient empêché les notables en place de régler les problèmes légués par la monarchie . La crise financière n'ayant jamais été réglé, elle ne fut qu'aggravée par la nationalisation des biens d'Église (l'assignat), qui mena le pays vers une immense crise inflationniste entre 1791 et 1799. Et comme cette nationalisation s'était effectuée sans l'appui du pape, elle divisa la France en deux sur le plan religieux (pour la constitution civile ou pour les réfractaires) . Résultat ? Une partie de la France était en état d'insurrection ! Le coup d'état de Brumaire réglait donc une partie du problème, soit l'instabilité politique, mais Bonaparte avait quand même du pain sur la planche pour calmer une France insatisfaite. D'abord, il s'assura d'appliquer une politique d'apaisement, afin d'éviter les frustrations des clans extrémistes. Par exemple, il rappela les membres des comités révolutionnaires déportés après Thermidor et du coup d'état du 18 fructidor. Il remplaça le serment de haine envers la royauté par une promesse de fidélité à la Constitution. Il supprima même la fête de l'exécution de Louis XVI le 21 janvier . La loi sur les émigrés le 3 mars 1800 allait dans le même sens. Ainsi, Bonaparte enlevait une raison aux extrémistes de se plaindre, et lorsque ces derniers le faisaient, comme lors de l'attentat du 24 décembre 1800, la répression était sévère . Par ailleurs, Bonaparte comprit assez rapidement que la paix politique de son pays passait par la paix religieuse. Voulant éviter les erreurs de la Constituante, il négocia directement avec Rome pour obtenir une paix générale. C'est ainsi qu'il obtenu la démission de tous les évêques et que même si Rome allait les former et les nommer, c'est le premier consul qui garderait le droit de les placer ou bon lui semblait . Par ailleurs, le pape allait enfin reconnaître la république française, alors que le premier consul proclamait le catholicisme comme la religion de la majorité des Français. Finalement, il fut consacré que la vente des biens nationaux était définitive et légale, mais que le clergé allait rester " financé " par l'État . C'est ainsi que le Concordat fut négocié et signé en 1801. Il fut accueilli avec soulagement par la majorité des Français et les critiques furent limitées. Bref, le Concordat s'avéra un excellent compromis entre l'Ancien Régime et la Révolution. Restait la question financière, étroitement lié à l'instabilité politique qui régnait. D'abord, Bonaparte nomma des percepteurs d'impôts qui devaient s'assurer d'amener l'argent dans les coffres de l'état. Un an plus tard, les dividendes rapportaient déjà et l'équilibre budgétaire fut miraculeusement atteint en 1802 . Ces conditions permirent à Bonaparte de ranimer le crédit avec quelques mesures efficaces (caisse d'amortissement, création de la Banque de France en 1800 et création du franc germinal en 1803) . Ayant atteint le seuil de la rentabilité, il fut plus facile pour Bonaparte d'établir de grandes réformes dans l'administration publique (éducation, armée, assistance publique, justice, etc.). Finalement, pour s'assurer du bon fonctionnement social de son pays, Bonaparte, avec l'aide de Cambacérès, mit sur pied un code civil. Le " code de Napoléon " va consacrer les grandes victoires de la Révolution (liberté individuelle, de travail et de laïcité, égalité de tous devant les lois) tout en permettant à une classe de garder la mainmise sur la société (aucune loi régissant le travail, ce qui laissait le pouvoir décisionnel entre les mains des employeurs) . Encore une fois, il s'agissait d'un grand compromis, qui permettait à la Révolution de s'adapter aux nouveaux besoins de certains. Tulard résume en parlant ici de ces nouvelles institutions : " C'est qu'elles assuraient la prépondérance de la nouvelle bourgeoisie, des notables issus de la Révolution, tout en plongeant leurs racines dans le passé. " Napoléon tenta donc, dans la mesure du possible, d'établir un compromis entre la Révolution et l'Ancien régime. Et il dota son autorité de mécanismes lui permettant d'avoir la mainmise sur tout ce qui se décidait dans le pays. La forme gouvernementale du Consulat lui servit pendant un temps, mais rapidement, Bonaparte aspira à de plus amples responsabilités, qui n'incomberaient qu'à lui seul. Certains l'accuseront de désirer revenir à une formule monarchique, mais Bonaparte s'assura de rassurer tout le monde avec encore une fois, un compromis… Un titre impérial ![]() merci à www.napoleonicgallery.com En 1804, Bonaparte adopte la forme impériale pour asseoir son autorité. Évidemment, le mécanisme est le même que le titre monarchique. Un seul détient le pouvoir ! Mais Bonaparte s'assure d'ajouter quelques subtilités à son sacre pour éviter les comparaisons. Sur l'emblème impérial, le lys est remplacé par les abeilles mérovingiennes et les aigles romains . Il garde le calendrier républicain encore un temps. Et le serment, qu'il va lire devant ses sujets le 2 décembre 1804, va clairement établir qu'il considérait avoir des devoirs envers son peuple : Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République; de respecter et de faire respecter les lois du Concordat et la liberté des cultes; de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi; de maintenir l'institution de la Légion d'honneur; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. Sa mission était donc claire, il devait s'assurer de défendre les conquêtes de la Révolution (les frontières naturelles, la vente des biens nationaux et les principes de liberté et d'égalité) . Du même coup, il ruinait toutes chances de revenir à l'ancien régime, et il soulageait les partisans d'un régime monarchique avec un pouvoir central semblable. Ainsi, on peut affirmer que la Révolution sortait de son impasse, et continuait son épanouissement grâce à Bonaparte. CONCLUSION
" De sauveur à despote éclairé " Évidemment, il est inutile de se le cacher, Bonaparte ne va pas longtemps respecter son investiture. Soboul explique : " Mais l'ambition de l'empereur, longtemps soutenue par une clientèle personnelle et par la passivité satisfaite du plus grand nombre dorénavant porté à jouir des résultats de la Révolution, l'entraîna au-delà des nécessités historiques. " De là sans aucun doute le sobriquet de " despote éclairé " qu'on lui accolera rapidement. Par contre, certains historiens, comme Soboul et Tulard, considèrent que le seul fait d'avoir maintenu l'abolition du privilège et de la féodalité constitue la négation même du despotisme éclairé, et que cela fait de lui un fils de la Révolution . C'est peut-être à mon avis résumer trop sommairement le règne de Bonaparte. Après tout, et cela, le vénérable Georges Lefebvre l'explique clairement, avec un peu plus de temps, Bonaparte aurait sûrement répudié l'égalité civile . Bref, il s'est souvent servit de la Révolution pour accéder à ce qu'il voulait, et non parce qu'il y croyait vraiment ! Ce qui me porte à croire que Bonaparte a permis d'accomplir la Révolution, bien malgré lui ! C'est un compromis parfait qu'il aura fait sans le vouloir ! BIBLIOGRAPHIE DUFRAISSE, Roger. Napoléon, Paris, Presses universitaires de France, 1987, 125 pages GODECHOT, Jacques. L'Europe et l'Amérique à l'époque napoléonienne, Paris, Presses universitaires de France, 1967, 365 pages. LEFEBVRE, Georges. Napoléon, Paris, Presses universitaires de France, 1965, 626 pages. SOBOUL, Albert. Le directoire et le consulat, Paris, Presses universitaires de France, 1972, 125 pages. SOBOUL, Albert. Le premier empire, Paris, Presses universitaires de France, 1973, 126 pages. TULARD, Jean. C'est le sauveur de la Révolution, L'Histoire, no. 237, (novembre 1999), page 54 et 55. TULARD, Jean. Empire, premier, Encyclopédie Universalis, corpus 8, 1995, 1054 pages. TULARD, Jean. Le compromis napoléonien, L'Histoire, no. 113, (juillet-août 1988), page 104 à 108. Ce travail a été rédigé entre février et avril 2002. Toute reproduction est interdite sans le consentement de l'auteur. Qui plus est, les notes de référence ont été volontairement omises afin de décourager les voleurs. Tout le monde sait qu'un travail respectable doit contenir des notes de référence. Et celui-ci en contient une quarantaine...
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